Nous avons lancé une seconde enquête auprès des producteurs (via notre site web et la newsletter) et mené diverses enquêtes téléphoniques. Au-delà des situations plus que jamais disparates face à la crise, du côté des producteurs détaillants, certains ont pu s’en sortir mieux que d’autres.

Pour les entreprises les plus en difficulté, ou les plus inquiètes, quid des « baisses et reports de charges, alors qu’il faudrait plutôt des annulations, et un allègement de la fiscalité sur les stocks », une annulation « des appels MSA », plus d’indemnités sans conditions… « et pas seulement de l’emprunt pour s’endetter toujours plus » !
Et malgré tout cela, les factures tombent.
L’application des règles sanitaires, éditées dans les cahiers des charges par métiers, vont encore donner des cheveux blancs.

Des distorsions de concurrence qui ont fait mal

« Nous n’avons pas de pâté pour chiens ou chats, ni de poisson rouge » : a répondu – ironique - un producteur.
Car la concurrence des grandes surfaces, gms et certains discounters, puis celle des jardineries qui sont restées partiellement fermées, puis qui ont pu vendre des plants potagers (car jugés « essentiels »), puis qui ont pu ouvrir en totalité, ceci bien avant les horticulteurs… aura fait très mal aux producteurs détaillants. « Et même l’épicier du coin vend la farine + des annuelles ! ». Ces injustices, « C’est le pire ». « A part quelques rares magasins qui ont joué le jeu en s’approvisionnant bien en local », relatent quelques témoins de notre enquête...

Et comme cela ne suffit pas, le plus incompréhensible restera longtemps pour tous les autorisations ou dérogations, données au compte-goutte, de façon très dispersée dans le temps, et très très variables dans les différents départements. A fin avril, environ 25 % des préfectures ont donné un accord favorable (quelque fois écrits, parfois seulement oral ou informel) aux détaillants pour vendre des produits horticoles, sous réserve de vendre des plants potagers, et sous réserve de précautions sanitaires strictes.

Rarement, à notre connaissance, des producteurs ont obtenu une autorisation par le maire, ou ont obtenu la clémence de la gendarmerie locale… Les 75 % restants pouvaient uniquement vendre en drive ou par livraison, et devaient attendre le 11 mai !

Une grande incompréhension

Ces règlementations très floues sur ce qui est possible ou pas, sans oublier la fermeture des magasins fleuristes, des marchés et foires pour les plantes d’ornement, sont extrêmement difficiles à avaler : « J’ai contacté la préfecture de l’Indre : les pépinières sont fermées à ce jour. Je suis autorisée à faire les marchés, organiser un drive sur le lieu de l’exploitation à condition que le client ne descende pas de voiture et respecte les gestes barrières » assure une de nos témoins, tandis que d’autres préfectures n’autorisent pas les marchés, ou autorisent la circulation dans tout ou partie des serres... Les règles et dérogations au cas par cas sont incompréhensibles ».
« Pour l’heure, nous n’envisageons rien, nous essayons de lutter contre des décisions que nous trouvons incohérentes. C’est une année blanche. Il n’est pas possible de faire des projets dans ces conditions ».

Et, à dire vrai, le gouvernement et le ministre de l’Agriculture, ne laissant pas apparaître la moindre empathie envers l’horticulture ornementale et ses producteurs (« seulement pour les plants potagers et la vente via les grandes surfaces ») ne se sont pas fait des amis.
Les appels au secours ne semblaient pas avoir été entendus par des décideurs qui n’ont pas mesuré l’urgence des plantations de printemps. Comment accepter que les végétaux d’ornement soient jetés, perdus, détruits parce que jugés moins « essentiels à la vie » ?
Une posture d’autant plus incompréhensible qu’au dernier Salon de l’agriculture, fin février, un grand engagement avait été montré envers le végétal et « l’aventure du vivant » dans toutes les filières agricoles.

Besoin de visibilité sur les futurs comportements

Le plus urgent de tous les souhaits exprimés concernait la réouverture immédiate de tous les canaux de distribution, à 100 % (fleuristes et Rungis compris), et des autorisations de vente pour toutes les occasions (inhumations, Ascension et Fête des mères à venir). Il reste des annuelles, il reste des arbres, des vivaces… avec la forte crainte qu’il soit trop tard.
Tandis qu’un producteur souhaite « que l’ouverture des marchés publics des villes et villages soit réservée uniquement aux producteurs, pas aux revendeurs, et interdite aux grandes surfaces » ! « Et plus ne plus avoir à prendre des risques tout en naviguant à vue ! ».
Globalement, il est encore trop tôt pour prévoir l’avenir, ou même l’avenir à l’horizon fin mai et juin.
Si on a assuré avec un drive, on a probablement « sauvé les meubles ».
Si on a jeté au début du confinement, on va peut-être manquer !
« Si la météo - globalement et effrontément ensoleillée durant le confinement - perdure pendant le « déconfinement », on peut espérer un peu, sinon(1)… ».
« Tout dépendra du comportement des consommateurs ». Si le télétravail et le chômage partiel restent majoritaires, les producteurs peuvent espérer que les confinés continueront à chercher des plantes et s’occuper de leur jardin.
Sinon, quelles parts de ventes se feront en fin de printemps, malgré la quasi libre circulation ?
La crainte était très forte que « le mal soit fait et irrémédiable ; le temps qu’une décision soit prise, la saison sera passée. Nous arrivons en mai, période où les ventes de pépinières commencent à diminuer très sérieusement. Et on sait que dans le monde moderne, il n’y a pas ou très peu de reports : quand le consommateur ne peut pas satisfaire un achat, il passe immédiatement à autre chose ».

Approvisionnements locaux et pas de spéculations

Un de nos témoins, pépiniériste, craint « que les jardineries aient une politique de déstockage maxi avant l’été, et donc passent de très petites commandes, ou pas du tout ». Alors qu’un autre constate « les délais de transport ont presque doublé, ralentissant notre travail ».
La majorité des avis pensent que cette période de crise aussi forte qu’inattendue devra rester une leçon, et les ventes par drive et livraison à ne plus négliger.

Comme ce n’était souvent pas le mode de vente habituel, « j’espère surtout, désormais, que les centrales d’achat, les jardineries et autres commerces privilégieront les approvisionnements auprès des producteurs locaux, plus qu’elles ne l’ont fait au début et pendant la crise » confie un producteur, tandis qu’un autre demande « un marché franco-français, sans spéculations ».
A quel niveau se trouve votre chiffre d’affaires ?

A la même période l’an passé (semaines 16- 17), nos répondants(2) ont affirmé :
. 30 % d’entre-eux ont zéro chiffre d’affaires ;
. 25 % ont réalisé 25 % du CA 2019 ;
. 25 % sont à 50 % ;
. 10 % ont assuré 75 % ;
. 10 % ont obtenu le même CA qu’en 2019.

Nos répondants sont à plus de 29 % floriculteurs, plus de 48 % pépiniéristes, et quelques-uns producteurs de jeunes plants maraîchers ou mixtes.
Hors ce sondage, en France, les syndicats professionnels estiment à 70 % le CA perdu par nombre d’entreprises horticoles, et à plus de 400 millions d’euros sur l’année 2020.

Pour en savoir plus :
. « La filière horticole face au confinement », 2è partie de l’émission La France bouge, sur la radio Europe 1, vendredi 1er mai 2020 de 13 à 14 h.
. article « Productions horticoles : la vente, les chantiers… et vite ! », dans le dossier spécial du Lien horticole n°1096 de juin 2020.

Odile Maillard

(1) Or la météo a joué des mauvais tours en de nombreux endroits justement la première semaine du « déconfinement »…
(2) Ces résultats sont issus d’une enquête par voie électronique, donc ne représentent pas un échantillon représentatif national.